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E-book : Anatomie d’un tueur

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Tapi derrière les Kindle, iPad et autres Kobo, le e-book semble être investi d’une seule mission : anéantir le livre, cet obsolète objet de papier… Et s’il n’était finalement pas le super-vilain que l’on croit ?

L’e-book n’est pas tout jeune : les premiers projets de numérisation de livres remontent aux années 70, où le projet Gutenberg, aux Etats-Unis, fait passer la Déclaration d’ Indépendance sous le scanner. Entre le rêve et la réalité commerciale, il faudra tout de même attendre le XXIème siècle pour voir les e-Reader (ou « liseuses ») devenir accessibles au grand public.

Le livre numérique est, pour reprendre une expression bien connue, « une révolution ». La volontaire dématérialisation des supports n’est pas neuve ; si le cinématographe et la musique en ont déjà subi les changements, le livre, cet ancêtre, est à la traîne. Principale raison : l’indissociabilité totale de l’œuvre et son support, caractère propre et unique du livre, qu’il soit roman, essai ou recueil. Un film reste le même que vous le regardiez au cinéma, sur un DVD, moniteur, poste de télévision, tablette ; cette chanson ne change pas, de la radio au baladeur Mp3 (outre la qualité bien sûr). Votre roman, lui, ne dispose que d’un seul et unique support : le livre, ou « monographie ». La dernière évolution du support date en effet du XVème siècle ! L’imprimerie fait alors son apparition en Europe et exclue définitivement les rouleaux ou autres xylographes. Cela change du passage de la cassette au mp3 ou du VHS au Blu-Ray que l’on a tous connu étant plus jeunes…

Au-delà du darwinisme technologique, la numérisation des œuvres littéraires présente deux enjeux : commerciaux et, pour utiliser

un terme du jargon des métiers du livre, patrimoniaux.

L’industrie de production du livre (hors question de la rémunération des auteurs)  va bien : elle n’a pas subi de réelle crise jusqu’à ces dernières années, où elle s’est heurtée à des perturbations économiques plus globales : les français ont restreint leur budget loisir et donc, au passage, leur budget livre. Contrairement au cinéma et à la musique, la perturbation de ce marché a été largement freinée par deux phénomènes : le statut « utile » du livre (notamment dans le cadre de la scolarité et des études), qui lui confère une réelle place dans le quotidien, et surtout son absence des réseaux illégaux de gratuité via le téléchargement et Internet. Le livre neuf, bien qu’à un prix un peu élevé en cette époque de crise, bénéficie d’un prix immuable et unique, apposé par une loi datant de 1981, à vocation d’entretenir ce marché du livre (édition, imprimerie, librairies). Le marché du livre d’occasion, boosté par Internet, permet d’offrir une seconde vie à ces compagnons du quotidien.

Pas besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre tout de suite l’intérêt commercial de la diffusion numérique des oeuvres littéraires : à notre époque le livre se doit d’être numérique pour être pratique. Le consommateur d’ebooks est majoritairement citadin, entre 25 et 45 ans. Il prend beaucoup les transports, de manière quotidienne ou non. Les ebooks répondent donc à un besoin de gain de place : plus besoin de se trimballer un pavé dans son sac pour tuer le temps dans le métro. Plus besoin d’une énorme bibliothèque pour aligner les pavés dans son salon… Et oui, on n’y pense pas forcément, mais l’augmentation du prix des surfaces immobilières amène les français à vivre dans des logements plus petits, où la moindre place s’économise… Ajouté à cela le prix des e-readers devenus clairement accessible ; nouveaux us, nouveaux marchés.

Ce qui se sait moins, c’est le véritable intérêt de la numérisation dans la sauvegarde du livre et des richesses qui l’accompagnent. Souvenez-vous, en 2009 le grand public que Google proposait à la Bibliothèque Nationale de France, en échange d’un gros chèque, de numériser ses collections . Indignation générale ! Mais ce qui passait alors pour une tentative du Big Brother américain de faire main basse sur le savoir culturel était alors, vu de l’intérieur des métiers du livre, une fantastique opportunité de sauvegarder un savoir en danger. Les livres sont fragiles, je ne vous l’apprends pas. Les plus vieux ne sont pas les plus menacés : les livres imprimés à très grande échelle lors de la révolution industrielle ont une durée de vie de moins de cent ans, quand des reliés en parchemins assument une solidité de plusieurs siècles. Quel intérêt si ces livres ne sont pas consultés ? Certains de ces ouvrages, au-delà du savoir qu’il renferme, sont de véritables œuvres d’art en danger. Certains livres ne doivent pas même être touchés par la main de l’homme, car l’acidité de la peau en altère le papier ! C’est là que la numérisation entre en jeu : une fois retranscrits en 1 et en 0, le livre ne devient plus un trésor historique, mais une œuvre culturelle à la portée de tous. Consultable par qui veut, depuis un ordinateur, de façon simultanée, en détail, sans peur que la manipulation ne détruise un vestige du passé. Si la proposition de Google a été chaleureusement accueillie par la BNF, ce n’est pas parce qu’elle a vendu son âme au diable, mais bien qu’elle a profité qu’un externe se charge de cette fastidieuse – mais si utile – tâche…

Un technicien Google numérise un livre ©Reuters

Un technicien Google numérise un livre ©Reuters

Au-delà du support, la numérisation permet également la sauvegarde de l’œuvre qu’il contient : le 14 février dernier, le Sénat a donné son accord à la numérisation de près de 500 000 œuvres littéraires qui ne sont plus éditées. Que l’on soit chercheur ou simple lecteur, bientôt il sera possible d’emprunter ou acheter ces documents de façon numérique, tout en respectant les droits d’auteur pour les écrits encore non tombés du domaine public.

La numérisation est donc nécessaire à la perduration du livre physique, ce support ancien qui se suffit parfois à lui-même, mais aussi le savoir et la culture qu’il renferme.

Et si le e-book était destiné à être, finalement, un  »Livre plus » ? C’est la littérature jeunesse qui se montre la plus innovatrice dans ce domaine, forte de son public toujours en quête de nouvelles sensations : les livres tactiles, à l’ancienne, sont devenus des e-books où les languettes se poussent du bout du doigt et les héros interagissent avec le lecteur. Les maisons d’édition font même le pari de livres papier, proposés également en version « numérique agrémentée ». Une idée qui porte ses fruits si on en croit l’engouement pour ce concept (et le corner tout entier dédié au numérique) lors du dernier salon du livre jeunesse de Paris. Le livre version numérique sort donc de son carcan alphabétique en noir et blanc pour offrir une nouvelle dimension interactive. Mais toujours de poche.

A l’heure actuelle, les e-books sont encore loin, très loin, de tuer le livre papier, cet objet diffuseur de culture et de savoir. Si l’instinct général de précaution tend à diaboliser le livre numérique, les acteurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, en ont compris les atouts et les enjeux : aider le livre. Le document physique a toutes les raisons de mettre l’e-book du côté de ses alliés. Ainsi, le 3 mai 2011 sénateurs et députés ont inclus le livre numérique dans la loi du prix unique. Toutes les tablettes vendues à partir du 1er mars 2012 seront sujettes à une « taxe tablette » (définie en fonction de la capacité de stockage de l’appareil), qui devrait rapporter plusieurs centaines de milliers d’euros à l’écrit. Et demain ? Peut-être aurons-nous tous notre e-reader… Mais comme dit l’académicien Erik Orsenna : « Ce qui compte, c’est la lecture, pas le support ».*


*(in Livres Hedbo n°897, Février 2012)


Lucille Bourgeois

Ex-journaliste Culture et Société reconvertie en Bibliothècaire, pratique intensément la veille documentaire et d’actualité. Passionnée d’Art, Culture, elle aime parler à son ordinateur comme s’il était son enfant, les goodies Star Wars et les glaçons Space Invanders. Son crédo dans la vie : être émerveillée une fois par jour.

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9 Commentaires

  1. Mon premier article chez @AnalyzeThiz ! http://t.co/skKpEch7 « E-book : anatomie d’un tueur »

  2. Mon premier article chez @AnalyzeThiz ! http://t.co/skKpEch7 « E-book : anatomie d’un tueur »

  3. E-book : Anatomie d’un tueur – http://t.co/m5L2kKlF via @Shareaholic

  4. Cet article est très intéressant, dommage qu’ils n’abordent pas le principal problème du e-book: son prix.
    Bien que la tablette soit abordable, ce qui fait que le ebook n’est pas un tueur de livre c’est surtout le prix du livre numérique qui est égal voir supérieur au livre papier malgré les coûts très nettement inférieur de production et de diffusion.

    Enfin il est dommage dans ce domaine (comme dans les autres: musique, films..) que le numérique vienne s’affronter au format physique. Je pense que si l’offre au consommateur était l’achat d’une œuvre et non d’un format, toutes ces industries auraient moins de difficultés et répondraient mieux à la demande. J’entend par là par exemple un code de téléchargement dans les livres ou les DVD pour la version numérique de la même œuvre.

    Je ne compte pas arrêter mes achats de livres, j’aime trop avoir une bibliothèque et feuilleter le papier au calme chez moi et j’adorerais avoir une tablette pour les voyages et les transports en commun. Pour autant je n’ai pas envie de devoir acheter tous mes livres en double…

    • Bonjour, tout d’abord merci d’apprécier mon article :)
      J’ai délibérément mis de côté la question du prix des e-books car le sujet mériterai à lui seul un article entier, notamment avec les récentes lois sorties à ce sujet.
      A travers mon enquête, je me suis rendu compte que les éditeurs n’avaient pas une démarche « d’opposition » des supports papiers et numériques ; ils les mettent côté à côte comme deux supports équivalents, sans pour autant, en effet, les lier. Je pense que l’industrie du livre se dit qu’un lecteur qui veut son bouquin préféré en numérique tâchera de l’acheter sous cette forme… C’est dommage pour nous.
      Il va falloir maintenant faire un choix : quand une oeuvre nous plaît, allons-nous l’acheter en numérique ou en papier ?

  5. « Ce qui compte, c’est la lecture, pas le support » http://t.co/yaCKEpck Article de @LuxBox sur les enjeux de la numérisation littéraire

  6. Pour ceux que mon article http://t.co/Xm3lUoqR avaient intéressé, un article sur la numérisation des livres oubliés http://t.co/B77oDtFv

  7. [A relire]: E-book : Anatomie d’un tueur http://t.co/00aEr9vg
    #AnalyzeThiz

  8. D’ailleurs, en matière d’immortel, ll semblerait que le brillant libraire Monsieur Collard, qu’on voit à la librairie Griffe Noire, se présente pour devenir académicien .. Je pense que ça donnerait un second élan à la noble institution, foi de Saint Maurien. Non?

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