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L’élégance de l’érudition. Quand Muriel Barbery prêche l’Art et la Culture

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Il est ardu de rédiger un texte d’analyse sur un bouquin qui a été maintes fois commenté, analysé, critiqué, vendu à plus d’un million d’exemplaires et ayant occupé la tête des ventes durant des mois.

Traduit en plus d’une vingtaine de langues, L’Élégance du Hérisson de Muriel Barbery s’est exporté un peu partout dans le monde. Un succès mondial que l’on peut probablement attribuer au caractère universel des thèmes abordés: la division des sociétés en classes sociales et les rapports entre ces dernières; le rapport des hommes à la culture et à l’Art ainsi que la place qu’ils occupent dans leur vie ; les malaises d’une adolescente mais aussi ceux de personnes plus matures et âgées, confrontées à une société bornée et individualiste. Hormis cela, l’auteure utilise également un style littéraire soigné et riche, que ce soit en ce qui concerne le vocabulaire ou les tournures de phrases.

Avec ce roman, Muriel Barbery a touché un public large, diversifié et multiculturel. Elle a également apporté une dose non négligeable de poésie et d’art à la littérature francophone contemporaine.

Le livre, le style et l’écriture

Évidemment, vous apprécierez ce livre. Vous pleurerez même peut-être un peu aux dernières pages et vous en ferez un compagnon de route. Vous en ferez peut-être une source de motivation pour affronter les petits soucis de la vie quotidienne, vous vous inspirerez des personnages et les utiliserez comme modèles. Vous relativiserez, vous rirez un peu, vous vous remettrez en question. Puis, vous vous trouverez peut-être un peu naïf, en pensant que des milliers d’autres personnes ont lu exactement la même chose que vous et que l’intimité que vous avez cru partager avec ce bouquin n’est peut-être finalement qu’un leurre, qu’une accumulation de banalités. Vous serez peut-être déçu mais qu’importe, ce livre vous aura fait positiver. Positiver de façon sereine et réfléchie. Pour peu que vous croyiez en l’évolution constante des êtres, au changement continu et à votre perpétuelle évolution, vous aurez beaucoup songé et vous vous serez remis en question. Le regard que vous portez sur la société qui vous entoure aura probablement évolué.

L’écriture et le style de Muriel Barbery peuvent paraître ordinaires de prime abord. Pourtant, les 356 pages de l’édition Gallimard regorgent de surprises littéraires. Tout d’abord, l’utilisation et l’alternance de différents narrateurs enrichissent considérablement l’œuvre. Cela donne du rythme, de l’énergie et de la variété au texte. Surtout, cela nous entraîne à comparer les propos que Paloma et Renée tiennent à tour de rôle. Ces deux personnages principaux mènent des vies complètement différentes mais partagent un jugement sur le monde qui les entoure relativement semblable : elles partagent une sorte de déception et de lassitude envers leurs entourages plus ou moins proches. Un autre atout littéraire non négligeable est l’insertion de hokkus et de tankas au sein du texte. Ces petits poèmes japonais de respectivement trois ou cinq vers nous forcent à aller plus loin dans l’interprétation des mots et du sens qu’ils prennent en fonction des autres mots auxquels ils sont associés. Le sens de ces poèmes ne saute pas toujours aux yeux, ce qui a deux avantages : nous permettre une interprétation personnelle en début de paragraphe et nous donner envie d’arriver au bout de ce dernier afin de comprendre le sens que l’auteure a en fait voulu lui donner. L’usage de termes et de thèmes plus ou moins philosophiques pourrait en rebuter plus d’un, mais c’est pourtant avec beaucoup de simplicité que Muriel Barbery les utilise. Pas d’érudition prétentieuse et pas de termes pompeux utilisés dans le seul but d’intimider d’éventuels lecteurs non avertis. Même si on a parfois le sentiment que Barbery réserve l’Art et la Culture à une certaine catégorie de personnes le « méritant », ce n’est pas du tout dans son style que nous le retrouvons mais plutôt dans les jugements portés sur telle ou telle personne tout au long de l’histoire. Le style de Barbery, bien que travaillé, soigné et riche reste accessible à tout un chacun.

Cette fois-ci une question

Sur le destin

Et ses écritures précoces

Pour certains

Et pas pour d’autres

Les thèmes

Les principaux thèmes abordés sont les malaises sociétaux contemporains, l’Art et la Culture, le Japon, la haute société parisienne et ses défauts ainsi que l’amitié.

Les malaises que ressentent Paloma et Renée au sein de leurs environnements respectifs sont représentatifs d’une société contemporaine individualiste et pour qui la richesse est un facteur social de première importance. Rien de neuf jusqu’ici. En résumant à l’extrême, on pourrait dire que l’auteure a tenté d’y ajouter certains éléments : que riches et pauvres souffrent plus ou moins des mêmes maux, que la richesse de notre famille n’influence pas le fait que l’on soit heureux ou pas, que la solitude fait partie intégrante de nos sociétés occidentales contemporaines ainsi que la division en classes. Chacune gère son malaise à sa propre manière. En ce qui concerne Paloma, elle prévoit son suicide et se plonge dans l’écriture d’un journal du mouvement du monde ainsi que de poèmes japonais. Elle se concentre au maximum sur les moments d’éternité qu’elle peut trouver dans sa vie de tous les jours.

C’est peut-être ça, être vivant: traquer des instants qui meurent.

Pour sa part, Renée se réfugie dans l’Art et la Littérature ainsi que dans les moments privilégiés qu’elle passe avec son amie Manuela.

N’ayez qu’une amie mais choisissez-la bien

Une faiblesse est à relever dans ce domaine : les séparations bien/mal et gentil/méchant sont légèrement trop manichéennes. Personne ne se situe entièrement d’un côté ou de l’autre. Pourtant, le roman nous donne trop souvent l’impression que certains personnages jouissent de l’entièreté du panel des atouts et qualités que l’on peut attribuer à une personne tandis que d’autres représentent le contraire. Par exemple, Paloma se compare trop souvent aux autres en se mettant sur un piédestal. Le groupe que forment Paloma, Renée, Manuela, Monsieur Ozu et Monsieur Nguyen est synonyme d’intelligence, d’érudition, de culture et de curiosité pour le monde extérieur. A l’opposé, la famille de Paloma et quasiment tous les riches propriétaires de l’immeuble du 7, Rue de Grenelle sont relativement rabaissés et stéréotypés.

L’Art, la Culture, la philosophie et l’intérêt pour le Japon occupent une place centrale dans le bouquin. De nombreuses références sont faites à moult œuvres, qu’elles soient littéraires, musicales ou artistiques. Cela enrichit notablement l’histoire.

Le texte – Citations

En guise de conclusion, j’ai sélectionné trois citations que je trouve particulièrement représentatives à la fois des propos que j’ai tenus, des thèmes abordés dans le bouquin et de l’écriture de Muriel Barbery.

Moi, j’ai compris très tôt qu’une vie, ça passe en un rien de temps, en regardant les adultes autour de moi, si pressés, si stressés par l’échéance, si avides de maintenant pour ne pas penser à demain… Mais si on redoute le lendemain, c’est parce qu’on ne sait pas construire le présent et quand on ne sait pas construire le présent, on se raconte qu’on le pourra demain et c’est fichu parce que demain finit toujours par devenir aujourd’hui, vous voyez ? Donc, il ne faut surtout pas oublier tout ça. Il faut vivre avec cette certitude que nous vieillirons et que ce ne sera pas beau, pas bon, pas gai. Et se dire que c’est maintenant qui importe : construire, maintenant, quelque chose, à tout prix, de toutes ses forces. Toujours avoir en tête la maison de retraite pour se dépasser chaque jour, le rendre impérissable. Gravir pas à pas son Everest à soi et le faire de telle sorte que chaque pas soit un peu d’éternité. Le futur, ça sert à ça : à construire le présent avec des vrais projets de vivants. Paloma

Je parcours les pages à peine annotées de ce qui doit être une version finale et je suis consternée. On concédera à la demoiselle une plume qui ne se défend pas trop mal, bien qu’encore un peu jeune. Mais que les classes moyennes se crèvent à la tâche pour financer de leur sueur et de leurs impôts aussi vaine et prétentieuse recherche me laisse coite. Des secrétaires, des artisans, des employés, des fonctionnaires de basse catégorie, des chauffeurs de taxi et des concierges écopent d’un quotidien de petits matins gris afin que la fine fleur de la jeunesse française, dûment logée et rémunérée, gaspille tout le fruit de cette grisaille sur l’autel de travaux ridicules.  Renée

 Alors tout à coup, je me suis dit : Théo, il aura peut-être envie de brûler des voitures, plus tard. Parce que c’est un geste de colère et de frustration et peut-être que la plus grande colère et la plus grande frustration, ce n’est pas le chômage, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’absence de futur : c’est le sentiment de ne pas avoir de culture parce qu’on est écartelé entre des cultures, des symboles incompatibles. Comment exister si on ne sait pas où on est ? S’il faut assumer en même temps une culture de pêcheurs thailandais et de grands bourgeois parisiens ? De fils d’immigré et de membres d’une vieille nation conservatrice ? Alors on brûle des voitures parce que quand on n’a pas de culture, on n’est plus un animal civilisé : on est une bête sauvage. Et une bête sauvage, ça brûle, ça tue, ça pille. Paloma

Aller plus loin…

Bien que n’ayant pas été mis à jour depuis quelques années maintenant, le blog de Muriel et Stéphane Barbery est une petite perle d’évasion. On peut y trouver de sublimes photos de Stéphane Barbery, compagnon de Muriel. De façon tout à fait formidable, ces photos s’assortissent admirablement à l’ « Elégance du Hérisson ». A regarder en lisant le livre, en complément pictural de la lecture.

Il est également à noter que le travail du mari vaut certainement autant le détour que celui de l’épouse. Allez donc jeter un œil sur le site web de Stéphane Barbery. D’autres de ses photos sur le Japon sont disponibles, parmi d’autres, sur ce site.

Hélène Abiraad

Etudiante en Sciences politiques à Bruxelles. Elle est passionnée par la philosophie politique. Fana de voyages, de nourriture, de musique et de littérature en tous genres.

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5 Commentaires

  1. L’Elégance du Hérisson – Analyze Thiz http://t.co/mFx0Vev3 via @analyzeThiz

  2. L’élégance de l’érudition. Quand Muriel Barbery prêche l’Art et la Culture – via @analyzethiz http://t.co/UR4b5D0f

  3. [A relire]: L’élégance de l’érudition. Quand Muriel Barbery prêche l’Art et la Culture http://t.co/THVUvLOR
    #AnalyzeThiz

  4. [A relire]: L’élégance de l’érudition. Quand Muriel Barbery prêche l’Art et la Culture http://t.co/THVPYbFH
    #AnalyzeThiz

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